Le Pharisien et le publicain

 

 

10. « Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre publicain.

11. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : « Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ;

12.  je jeune deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers.

13. Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, en disant : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! » Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non. Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. »

 

Voici la rencontre entre deux hommes qui expriment des attitudes bien distinctes vis-à-vis les autres, et vis-à-vis de leur prochain en général. L’évangéliste Luc n’hésite pas à nous faire savoir, dans un verset préliminaire, que le Seigneur adresse cette parabole à une destination précise. Il visait « certains qui se flattaient d’être des justes et n’avaient que mépris pour les autres » (Luc 18, 9). Le désir d’être juste nous fait remarquer les attitudes des deux, distinctes d’abord devant Dieu, dont celles vers le prochain sont que leur conséquence.

Regardons aussi les prières que les deux font, dans leurs cœurs. Ce sont des prières intérieures, cachées, que Seul Dieu peut entendre. Et Il les entend. La prière du Pharisien exprime une certaine reconnaissance. Il est reconnaissant car il pense qu’il a une position privilégiée par rapport aux autres. Il n’est pas comme les autres, il est un « élu » grâce à ses actions, il fait partie de cette « aristocratie » des fidèles qui accomplissent la loi de l’Ancien Testament dans les moindres détails. Raison pour laquelle il se sent justifié devant Dieu. Et transforme la quête de Dieu dans une procédure. Un accomplissement qui tient de la lettre et non pas de l’esprit. C’est une grille de lecture déformée qui permet de constater uniquement les faiblesses des autres.

Or, le Seigneur veut nous enseigner que le Royaume de Dieu est une autre chose. La clé du Royaume, qui nous l’ouvre d’ici-bas, dans cette vie, c’est l’humilité. La pénitence, c’est de se regarder soi-même dans la lumière de la grâce. On ne se justifie plus, on doit entrer uniquement dans l’expérience de l’humilité. Qui ne vient pas de la chair et du sang, mais de l’Esprit. Qui se fait en nous la plus forte ressemblance avec Dieu que nous pouvons acquérir. Car le Fils de Dieu est le premier à nous enseigner cette humilité, par son Incarnation, par sa mort, crucifié par nos péchés, par sa Résurrection. Qui entame en nous véritablement le Royaume de Dieu.

Le publicain était maudit devant une Loi qu’il ne respectait pas. Il n’essayait point se justifier, il savait bien qu’il ne le pouvait pas. Il demandait uniquement pitié. Paradoxalement aux yeux des certains, demander la pitié n’est pas quelque chose d’indigne, car la pitié de Dieu restore dans l’homme une rationalité divine. Or, le publicain fait une chose qui le rend plus justifié devant Dieu que l’autre : il laisse Dieu agir dans son âme, par l’esprit de l’humilité. Il s’ouvre. On sait bien que le Seigneur n’est pas venu pour détruire la Loi, qu’Il respecte, mais pour l’accomplir. Le publicain était donc coupable selon la Loi. Mais, en même temps, il se montre plus proche que le Pharisien d’une dimension beaucoup plus importante : l’accomplissement de la Loi dans l’esprit, et c’est ça qui constitue, comme le Seigneur le souligne, le véritable fondement de la Loi. Le publicain découvre une prière qu’on appelle aujourd’hui la prière du cœur : « Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! ». L’homme, pécheur car sa volonté ne coïncide pas avec la volonté de Dieu, devant l’infini de sa faiblesse, ne peut que demander pitié. Saint Silouane du mont Athos reçoit de Dieu : « tient ta raison dans l’abîme et ne désespère pas ». C'est-à-dire, toi, l’homme, regarde Dieu avec espérance en sachant que par tes propres actions tu est plutôt dans l’abîme que dans le Royaume de Dieu. Et c’est là qui intervient le miracle chrétien : le salut ne vient pas comme justification juridique devant Dieu, mais la grâce transforme nos actions dans une échelle qu’on monte pour rencontrer Dieu.

La comparaison entre les gens ne plus valable. Chaque être humain, infiniment précieux car distinct et irrépétable, est demandé de se remplir d’une grâce qui vient uniquement par humilité de l’âme. On ne cherche pas des concepts ou une philosophie morale, on cherche Dieu comme modèle, Lui qui a vaincu la mort. Le Fils de Dieu est venu humblement pour nous enlever du royaume de la mort. La sainteté est l’état ou on regarde uniquement vers Dieu, et non pas vers les faiblesses des autres. Dans la lumière de Dieu, nos faiblesses deviennent évidentes et le combat contre eux se produit dans notre chair et dans notre âme. On hait les péchés et on aime le prochain pécheur comme nous le sommes aussi, car nous sommes frères dans nos faiblesses. C’est la conscience des blessures que les autres ont comme nous les avons aussi. Par conséquent, on ne peut plus juger l’autre en voyant nos propres faiblesses à nous, nos propres blessures.

L’humilité est la seule qui peut crucifier le Pharisien qui vit en nous.

 

 

 

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